Génération Centraide

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Myriam

J’enseignais l’anglais au primaire dans une école privée à Alep, en Syrie. Notre école a été complètement détruite. J’y ai travaillé pendant cinq ans, et j’y ai formé un groupe très serré d’amies. On était toutes enseignante, douze personnes, et à chaque fin d’année, on allait diner dans la Vieille Ville d’Alep, chaque fois au même restaurant. C’est la dernière fois qu’on était toutes ensembles, et maintenant on répaties est partout dans le monde. C’est vers ces souvenirs là que je reviens toujours ; le rêve, c’est d’être un jour réunie, les douze, à Alep.

Les Syriens, on est devenu un phénomène. Avant c’était les Irakiens, maintenant c’est les Haïtiens. On est mis dans un cadre, et on voit tout le monde parler de nous dans les nouvelles. On n’est plus des êtres humains, on est devenu des chiffres, des statistiques. On est devenu comme une commodité, quelque chose que tu prends, que tu donnes, que tu vends. Dans les nouvelles c’est à celui qui va trouver l’histoire de l’année, combien de fois la vidéo va être vue, qui va avoir le scoop. C’est important d’écouter les gens, d’entendre leurs histoires, mais quand on parle des réfugiés, on voit toujours les mêmes images, ça ne représente pas toute la Syrie. Il y a beaucoup de Syriens qui ne se sentent pas vus, pas représentés. Et maintenant on n’en parle plus parce que la situation se calme un peu. Mais le ‘struggle’ continue pour les personnes en Syrie, sauf que plus personne ne les entend.

Ce matin encore, je marchais sur Décarie pour venir au travail, et en voyant les immeubles ça m’a frappé : ‘Je suis en train de marcher à Montréal, au Canada, où je vis maintenant.’ C’est comme si ça n’avait pas encore cliqué. Même si je suis arrivé en 2016, et que je me suis fiancée ici, avec un Canadien. C’est fou : mes enfants vont être Canadiens. C’est bizarre. C’est très bizarre. Parfois je me demande si je vais me réveiller et si tout était un rêve. Et le plus difficile, c’est les questions qu’on ne devrait pas se poser mais qu’on se pose. J’ai toujours voulu voyager, vivre à l’étranger ; et puis je viens ici, je rencontre quelqu’un, j’ai ma famille,… Je me demande parfois, si je pouvais retourner dans le temps, et faire qu’il n’y ait pas la guerre… Je devrais renoncer à tout ce que j’ai maintenant ; est-ce que je le ferais ou non ? Je connais beaucoup de personnes qui ont perdu la vie, et j’ai vu ma ville se détruire. Et moi j’ai eu ce dont j’avais toujours rêvé. Mais à quel prix ?

 

Portrait réalisé au CARI Saint-Laurent, un organisme soutenu par Centraide, par Portraits de/of Montréal dans le cadre de la série « 52 visages. 52 réalités » de Génération Centraide.